Ethique et confiance : la tyrannie des mots, le despotisme du discours

Oct 8, 2020 | Actualité, Tribunes

Un domaine tech semble touché par ce besoin absolu de confiance : l’intelligence artificielle. Technologie sujette à tous les fantasmes, l’IA inquiète au moins autant qu’elle fascine.

La confiance est un mot à la mode. Qu’on l’accorde ou qu’on la refuse, elle est au centre de l’attention. Elle est tellement importante qu’elle fait l’objet d’études et de sondages, notamment dans le domaine politique. Ainsi, le Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) publie chaque année le Baromètre de la confiance politique, document “de référence française sur la question de la confiance des français dans la politique” comme l’annonce le Centre lui-même. L’édition sur “Les grandes tendances depuis 2009″ publiée en 2019, affirme qu’”[e]n politique, la confiance est la valeur cardinale de la démocratie” ajoutant quelques lignes plus bas que “la période 2009-2019 a été une décennie noire pour la confiance politique en France”. On comprend alors l’importance accordée à la confiance dans le discours politique contemporain.

En période de crise (sanitaire ou sécuritaire par exemple) cette confiance devient une denrée d’autant plus précieuse qu’elle se délite rapidement. Elle devient un enjeu qui fait l’objet d’une bataille communicationnelle dans un contexte de méfiance et de dégoût vis-à-vis de la politique, où chaque obstacle impose un effort supplémentaire pour regagner la confiance des Français et des Françaises, ou, à tout le moins, éviter qu’elle ne s’érode toujours plus. 

Un autre domaine semble désormais touché par ce besoin absolu de confiance : l’intelligence artificielle (IA). Technologie sujette à tous les fantasmes, l’IA inquiète au moins autant qu’elle fascine. De nombreuses questions sont soulevées par son développement et son utilisation, quant aux risques potentiels qu’elle représente et aux moyens d’en limiter la portée. C’est à ce titre, et en l’absence de régulation juridique solide, que l’éthique est aujourd’hui convoquée afin de normer l’IA. Mais, à y regarder de plus près, ce recours à l’éthique n’a d’autre vocation que de rassurer les consommateurs. De gagner leur confiance. Cette “cosm-éthique” constituée d’un discours pseudo-éthique réducteur à valeur rhétorique, ne vise qu’à légitimer une technologie dont les dérives potentielles nombreuses ne sauraient faire oublier les enjeux économiques, politiques et diplomatiques. De fait l’éthique devient une caution, un outil marketing employé pour obtenir la confiance des consommateurs, bien plus qu’elle n’est un positionnement philosophique de conviction. Elle devient un oripeau lénifiant masquant des intérêts dont la moralité serait bien trop sensible ou complexe à expliquer.

Chaque mot devient alors une arme. Qu’il s’agisse de politique, de santé, de sécurité ou de technologie, la construction d’un discours rassurant passe invariablement par le recours à des vocables savamment choisis pour générer des perceptions spécifiques. 

Il en va ainsi du mot “éthique” comme du mot “confiance”. Deux termes indéfinissables, deux signifiants dont les sens sont laissés à la libre interprétation de chacun, mais dont les perceptions sont généralement rassurantes et lénifiantes.

La confiance : mot simple, notion complexe

Le plus intéressant lorsqu’il s’agit du mot confiance (comme du mot éthique d’ailleurs), c’est qu’il parle à tout le monde mais que personne n’est capable de le définir. Ce ne sera pas l’objet des lignes à suivre qui se borneront, et c’est déjà ambitieux, à proposer des pistes de réflexion sur le sujet.

Lorsqu’il s’agit de faire confiance, la plupart des gens ont une approche binaire : on accorde sa confiance ou pas. Pourtant, la notion de confiance est autrement plus complexe et nuancée. La confiance s’accorde par degrés, en fonction des circonstances, des personnes, des sujets, d’un contexte, d’une situation. Elle est variable dans le temps toutes choses égales par ailleurs. Je peux ainsi accorder ma confiance à un ami et lui prêter ma voiture, mais refuser de lui confier un secret spécifique. Je peux, de la même manière, lui accorder suffisamment de confiance après plusieurs années et finir par lui confier mon secret, tout en refusant, après avoir vu sa conduite évoluer, de lui prêter mon véhicule. La confiance se mérite à chaque instant. Elle n’est jamais ni donnée ni acquise ad aeternam. Elle n’est, par ailleurs, que très rarement absolue.

La confiance semble donc être une relation intersubjective entre deux individus ou plus, accordée en fonction d’un degré de connaissances des risques et bénéfices que l’on peut en retirer. Pourtant, la confiance est avant toute chose une notion qui lie l’individu à lui-même. On pourrait philosopher et se considérer soi-même comme un autre pour reprendre la formule de Ricœur, et conclure que la relation reste donc intersubjective. Mais, au-delà de la philosophie, toute confiance accordée à autrui repose sur la confiance que l’on s’accorde à soi-même, c’est-à-dire à notre capacité à émettre un jugement pertinent sur la fiabilité de l’autre et une évaluation crédible des risques et bénéfices. La confiance que nous donnons est donc avant tout tournée vers nous-même : nous faisons confiance à notre jugement pour faire confiance à autrui. En la matière, il convient donc toujours, avant de décider d’accorder sa confiance, de s’interroger sur notre capacité à prendre cette décision. Si l’on prend l’exemple du politique, avant même de lui refuser ou retirer tout ou partie de ma confiance, je dois m’interroger sur la pertinence de mon jugement quant à sa fiabilité, c’est-à-dire sur ma propre capacité à évaluer les risques et bénéfices.

Assumer notre ignorance

La difficulté principale est ici de dépasser notre propension à nous croire chacun et chacune suffisamment informés (pour ne pas dire intelligents) pour décider si un politique mérite ou non notre confiance. Or l’ignorance, ce défaut de savoir inhérent à l’être humain, est au fondement de la confiance. Dans Secret et sociétés secrètes, le sociologue et philosophe Georg Simmel écrivait d’ailleurs que “[c]elui qui sait tout n’a pas besoin de faire confiance, celui qui ne sait rien ne peut raisonnablement même pas faire confiance”. Mais sommes-nous seulement, dans nos sociétés hyper individualistes ou l’individu devient mesure de toutes choses, capables d’introspection, à même de remettre en question notre savoir et d’admettre la profondeur abyssale de notre ignorance qui tend à disqualifier tout jugement solide sur la fiabilité d’autrui ? Nous qui votons sur des mots, des promesses ou des apparences, sans connaissances des tenants et aboutissants de l’exercice politique, sans même, trop souvent, lire (et encore moins comprendre) les programmes politiques, sommes-nous légitimes à accorder ou refuser notre confiance au politique ?

C’est d’ailleurs sur cette part d’ignorance que repose le recours à des vocables englobants, génériques, flous et malléables tels que confiance et éthique. C’est sur cette part d’ignorance que jouent celles et ceux, souvent spécialistes de la communication, pour orienter nos perceptions et rendre légitime et acceptable, voire désirable, ce qui ne l’est pas nécessairement. La simple mention du mot confiance convoque la confiance. Comment la promesse du développement d’une IA de confiance n’inspirerait-elle pas confiance ? Comment la promesse d’une IA éthique ne nous inciterait-elle pas à la confiance ? Nul besoin de grands discours dans nos sociétés d’hyper-communication pour instiller la confiance. Seuls, notre ignorance et quelques termes ciselés suffisent à endormir notre vigilance déjà défaillante. Ainsi en va-t-il des mots tels que “responsabilité”, “transparence, “explicabilité” ou encore “valeurs”, dont le sens n’est jamais clairement défini mais dont la sonorité est rassérénante à nos oreilles. 

De l’éthique à la cosm-éthique

Pour autant, la confiance à une dimension sociale fondamentale pour “créer de la cohésion sociale, fondée sur un important réseau d’attentes réciproques”, comme le souligne Glorai Origgi dans son dictionnaire des Passions sociales. C’est dans cette médiation à la fois à l’autre et à l’incertitude que la confiance convoque l’éthique. 

Autre mot devenu fourre-tout parce que susceptible de toute les interprétations, l’éthique est à la mode. Ethique politique, environnementale, militaire, juridique ou en encore financière, l’éthique se décline dans tout le spectre des activités humaines. Souvent utilisé, à tort, indistinctement du substantif “morale”, le mot “éthique” est omniprésent dans les discours publics comme privés. 

En matière d’intelligence artificielle, l’éthique est même devenue centrale tant cette technologie est génératrice d’incertitude et donc d’inquiétudes. En l’occurrence, on comprendra l’importance de la notion de confiance dans le discours des acteurs ayant des intérêts dans le domaine. Rassurer devient un objectif stratégique et le discours sa déclinaison pratique. A tel point que plus personne ne s’impose vraiment de limite dans l’utilisation de l’éthique comme vecteur de légitimation. La rigueur voudrait que l’éthique soit approchée dans un contexte philosophique. Mais notre ignorance, associée à une certaine paresse intellectuelle, permet un emploi abusif de ce terme dans des contextes qui relèvent bien plus du marketing ou de la rhétorique politique que de la réflexion philosophique.

L’éthique est donc devenue une caution sans nécessité de conviction. Un mot creux générateur de perceptions positives ayant pour objectif ultime de favoriser notre soumission à une réalité qui nous dépasse. Ce consentement passif à ne pas chercher au-delà des signifiants, au-delà des notions floues, au-delà des discours lénifiants, s’apparente à une forme de servitude qui n’aurait même pas le mérite d’être volontaire. En tout état de cause, l’éthique, la vraie, est écrasée par la cosm-éthique, forme dévoyée de l’éthique visant à rendre acceptable, si ce n’est attrayant, l’inacceptable. La cosm-éthique à pour visée la confiance par réduction de l’incertitude, là où l’éthique nous ouvre les portes de l’inconnu et donc du doute.

La tyrannie des mots est la première pierre du despotisme du discours. Rien de bien nouveau cependant. Dans Les Cavaliers, Aristophane critiquait déjà les démagogues et leurs abus oratoires, en mettant en scène un marchand de boudin, Agoracrite, en compétition avec le démagogue Cléon pour gagner la confiance de Dèmos (le peuple en grec). 

De simples mots qui savamment associés endorment notre conscience et nous invitent subtilement à mettre notre intelligence en sommeil. Ainsi, une IA éthique reposant sur des valeurs de responsabilité, de transparence, et de confiance devient soudainement acceptable, par la simple magie d’un acte de langage, une injonction performative à l’image de celle du serpent Kaa dans le film d’animation Le livre de la jungle : “Aie confiance. Crois en moi. Que je puisse … veiller sur toi. (…) Fais un somme, sans méfiance. Je suis làààà. Aie confiance”.

Nulle théorie du complot derrière ces réflexions, ni aucun jugement de valeur à l’égard des politiques : juste une invitation à la prudence, cette vertu cardinale qui s’apparente à une méfiance salvatrice lorsqu’elle est raisonnée, mais contreproductive et dangereuse lorsqu’elle est idéologique et devient un positionnement de principe, une opposition pour la forme, une défiance. Car, n’en déplaise à celles et ceux qui prétendent le contraire, ce n’est pas la confiance qui est au fondement de la démocratie, mais bien cette forme atténuée de la méfiance qu’est la prudence. C’est elle qui justifie la nécessité d’un contrat social pour contrer l’état de nature. C’est encore elle qui justifie la séparation des pouvoirs pour éviter la tyrannie. C’est elle qui justifie la prééminence du peuple sur ses dirigeants pour écarter la possibilité d’une dictature. C’est parce que nous nous savons faillibles par nature que nous sommes méfiant à l’égard des autres. Et c’est parce que nous sommes méfiants, et donc prudents, que nous établissons des garde-fous tels que la démocratie. Mais prenons garde à ne pas nous laisser endormir par le chant suave de Kaa et son invitation à la confiance, car comme l’écrivait Aristote au sujet des tyrans, “[c]’était toujours en gagnant la confiance du peuple que tous arrivaient à leur but” (Politique, Ch. 4, L. VIII). 

Pour conclure

Panem et circenses … et confidentiam, “du pain des jeux du cirques … et de la confiance”, pourrait-on dire pour paraphraser la célèbre formule de Juvénal.  La confiance serait-elle le nouvel “opium du peuple”, un moyen de se déresponsabiliser intellectuellement à moindre frais.

Mais faut-il seulement faire confiance au mot confiance ? Faut-il faire confiance à l’éthique ? Peut-on, doit-on, se satisfaire d’une simple mise sous tutelle de nos consciences ? Doit-on accepter cette forme de gouvernementalité rhétorique sédative ?

Le problème n’est pas ici de juger de la moralité d’une option ou d’une autre. La soumission à l’autorité, qu’elle soit celle des autres ou celle des mots, n’a rien de honteux ni de condamnable. Sa forme sociale qu’est le conformisme est d’ailleurs caractéristique de toutes relations sociales. Le problème est d’ignorer que l’on se soumet par ignorance (et par paresse) ou, pire, de le nier par excès de confiance en soi. 

Il ne faudrait pas que la confiance et l’éthique soient les vecteurs d’une ductilité portée par de simples mots parfaitement calibrés. Il ne faudrait pas qu’elles deviennent des excuses confortables pour se déresponsabiliser et ne pas chercher à savoir au-delà ce que l’on nous dit.

SOURCE > Journal Du Net