Le frugaliste ou la mythologie de l’homme d’affaires du monde post-Covid

Oct 14, 2020 | Actualité, Tribunes

En 2050, le frugaliste est le nouveau symbole de la réussite sociale. En 2020, le frugaliste est le symbole des contradictions de notre société.

Nous sommes en 2050. La morphologie sociale est très différente de celle que nous connaissons en 2020. Les symboles de la réussite socio-professionnelle ont changé. Réussir sa carrière professionnelle ne signifie plus gravir les échelons au sein d’un secteur d’activités, mais être capable de vivre de manière frugale, et même d’être assimilé, de manière positive, à la figure d’un retraité. Un retraité particulier certes, mais qui détonne de l’image véhiculée par ce statut en 2019 par exemple, lors des manifestations contre la réforme des retraites. Ils deviennent même la figure nouvelle de l’homme d’affaires, loin de l’image de celle de Carlos Ghosn ou de Bernard Tapie. 

Initialement le frugalisme est dérivé de l’adjectif masculin frugal (du latin frugalis), signifiant sobre. Ce terme, généralement utilisé pour qualifier le mode de vie d’une personne qui se “nourrit de peu, qui vit d’une manière simple”, décrit depuis le début des années 2010 une toute autre réalité. Le frugal représente un individu qui décide de prendre sa retraite de manière précoce (early retirement : à partir de l’âge de 35 ans) grâce à l’indépendance financière acquise grâce au monde du travail et cela, avant 40 ans. Ce mouvement (FIRE) est né aux États-Unis (un des ouvrages fondateurs du mouvement y a été publié), il prône la déconsommation à travers un mode de vie simple. Il est porté par des individus issus des classes moyennes et supérieures, et diplômés du supérieur (et même parfois des plus grandes écoles). 

L’émergence et la diffusion de ce mouvement du début du XXIème siècle vont de pair avec un ensemble de conjectures avec lesquelles les individus occidentaux devaient composer : quête de sens professionnelle, affaiblissement de la confiance envers les institutions étatiques, essoufflement du principe méritocratique face à une reproduction des élites mondiales, insécurité financière vis-à-vis des régimes sociaux, promesse d’ascension sociale de plus en plus contrariée, essoufflement du culte de la performance, etc. En réaction, de nouvelles valeurs liées à la réussite sociale se sont progressivement ancrées dans l’imaginaire occidental afin de rendre acceptable le dessein d’une vie en société. Ces nouvelles valeurs sont tournées vers des pratiques de réassurance et d’épanouissement personnel. L’ascension professionnelle prônée par le culte de la performance, comme l’a théorisé A. Ehrenberg, n’attise plus les passions, du moins en apparence. 

La réussite revêt de nouveaux contours, comme ceux liés au temps libre et à la notion de projets de vie. Un “nouveau temps disponible” est rendu possible par l’obtention de son indépendance financière. C’est un objectif qui demande de nombreux sacrifices, une gestion drastique des finances au quotidien et des investissements (boursiers, immobiliers) judicieux. En quelque sorte, il s’agit d’une vie d’ascèse qui porte l’espoir d’un quotidien futur détaché des contraintes liées à la nécessité de générer des revenus pour pouvoir survivre. Délestés de cette contrainte, les frugalistes peuvent ainsi s’épanouir dans toutes les sphères de leur vie, et même enseigner aux aspirants frugalistes les méthodes pour y parvenir.

Paradoxe (ou non) de la situation, c’est précisément leur objectif de vie qui va les conduire à l’enrichissement (accumuler le maximum de ressources pendant la période où ils ont une activité professionnelle) afin de générer une rente de situation, garante d’un départ à la retraite confortable. Une fois à la retraite, les frugalistes continuent d’accumuler des capitaux notamment liées aux revenus générés par leurs nouvelles activités de conseil sur le thème, justement du frugalisme. 

En 2020, le frugaliste est le symbole des contradictions de notre société

Revenons en 2020. Le monde de la Covid-19 n’est pas très différent de celui d’avant, mais les signaux faibles observés avant la pandémie deviennent de plus en plus structurant dans la vie des individus occidentaux. Les valeurs prônées par ce mode de vie, parfois élitiste, font à présent résonance avec les craintes de la population. Le mouvement FIRE semble même apporter des pistes de solution aux individus qui s’interrogent face au travail qui ne semble plus permettre de s’accomplir, aux craintes vis-à-vis d’un avenir incertain, à la volonté de changer de mode de vie et de consommation qui s’empare de plus en plus d’individus, etc. L’attrait pour ce mouvement soulève de nombreuses questions concernant la montée des idéologies survivalistes et collapsologiques pouvant avoir un impact non négligeable à moyen et à long terme sur nos modes de vie : émancipation vis-à-vis du système marchand, non adhésion aux fonctionnements des sociétés (travail, retraite, épargne), valorisation de l’autonomie (économique, alimentaire, etc.), etc. 

Alors que le syndrome du postmodernisme pousserait l’individu à vivre dans l’instantanéité et à ne plus croire en l’avenir, les frugalistes semblent avoir réussi le tour de force d’ériger en réussite sociale le fait de capitaliser sur les ressources financières et sociales dont ils disposent afin de pouvoir vivre sans travailler : l’homme d’affaires devient même un individu humaniste au mode de vie vertueux !

Le frugalisme peut alors être entrevu comme la réponse individuelle aux injonctions paradoxales de la société postmoderne : réussir sa vie (pas seulement professionnelle mais dans tous les domaines) en s’inscrivant dans une démarche de développement personnel guidée par une quête de sens nécessaire à l’atteinte du bonheur. Alors que l’argent s’érige en “religion monétaire” (pour reprendre la terminologie de D. Chidester) pour le frugaliste, d’autres typologies d’individus prônent également un mode de vie alternatif et modeste : comme A. Fogh Jensen (2012) ou P. Colombot (2011) – tous deux auteurs de manifestes non accessibles en ligne. Ils prônent, comme certains auteurs de la décroissance, plus de souplesse de la part des institutions sur la capacité des individus à entreprendre (règlements, normes, lois, impôts, etc.) afin de pouvoir libérer les énergies qui, lorsqu’elles écloront, œuvreront “au plus grand profit de l’intérêt général” (citation extraite du manifeste de Pierre Colombot). 

Alors que certains voient dans le postmodernisme une diminution de la confiance envers les systèmes abstraits (règles, institutions) au profit de la construction d’un soi émotionnel, les frugalistes seraient en passe de se réapproprier ces valeurs afin de redéfinir les contours du bonheur et par extension d’assurer une certaine reproduction des élites et le maintien de leurs capitaux (sociaux, économiques, culturels).

SOURCE > Journal Du Net